Extrait

Le plateau désertique de Gizeh et ses carrières de pierre étaient encore loin, très loin ! Lillith aperçut pourtant la pointe de la plus grande pyramide, celle de Khéops. Elle perçait le ciel dans un nuage de poussière jaune. Hélas, cela ne l’apaisa guère. Elle était sans force, à bout de souffle. Elle avait soif. Ses jambes ne portaient plus son corps et ses yeux ne distinguaient que l’immensité d’un sol ocré, presque blanc tant il était clair.

Comment pouvait-elle réagir alors qu’elle ne pouvait plus avancer et que tous ses pouvoirs semblaient avoir disparu ? Qu’avait-elle fait précédemment pour que l’impuissance la gagnât d’une façon aussi inextricable ?

La pyramide de Khéops dont elle avait aperçu le sommet tout à l’heure aurait dû annoncer celle de Khephren et celle de Mykérinos, la plus petite. Elles se côtoyaient. Elle se souvenait pourtant qu’hier encore, elle les avait aperçues toutes les trois triompher dans la clarté de l’espace. Mais tandis qu’elle levait les yeux, tout s’effaça et s’obscurcit. Elle s’efforça de respirer à pleins poumons comme à chaque fois qu’elle arrivait sur la planète de la Terre, consciente qu’elle laissait derrière elle la galaxie qui avait vu le jour de sa naissance.

Mais oui, sa naissance ! Avait-elle perdu à ce point la raison pour ne plus se souvenir de ce jour-là alors que, surgie de la Nuit des Temps, elle était dotée de tous les pouvoirs, celui de voyager à travers les siècles en franchissant les frontières ?

Courbée, anéantie, les yeux brûlés, elle se mit à chercher désespérément de son regard vacillant le Sphinx qu’elle avait aperçu la veille, mais lui aussi était invisible. Ni sa tête humaine avec son regard tourné vers le levant, ni son corps de lion taillé dans le roc poli au fil du temps, ne surgissaient.

Ses multiples pouvoirs avaient-ils disparu ? Son corps dans l’espace avait pourtant sillonné la planète. Même les sabots de Satane s’étaient posés en douceur sur le sol de ce pays vieux de plusieurs millénaires. Elle se souvenait qu’elle avait aussitôt replié ses ailes et secoué sa crinière brune en poussant un hennissement de gratitude pour sa jeune maîtresse qui, enfin, avait trouvé son point d’attache.

Et Satane ! Où se trouvait-elle ? Lillith ne la voyait plus. Satane, sa belle et fidèle jument aux ailes aussi bleues qu’un ciel d’été et au brillant pelage d’un brun fauve qui, dans le soleil, prenait des lueurs si flamboyantes qu’elles éclairaient là où elle passait sur son chemin cosmique avant d’atterrir sur un sol ferme.

Lillith était consciente que sans Satane, ses pouvoirs seraient amoindris, car seules ses visions serviraient aux causes qu’elle défendait, n’ayant plus la liberté de se déplacer autant que ses besoins s’en ressentiraient.

Oui ! Satane, sa belle et fière jument ailée que lui avait offerte le Seigneur des Ténèbres le jour de sa première mission sur la planète de la Terre ! Et, ce jour-là où il lui avait donné tous les pouvoirs dont elle était investie, il lui avait expliqué pourquoi il fallait qu’elle lui donne le nom de Satane. C’était sa signature en quelque sorte, son identité, son nom, enfin presque ! Avec une voyelle en moins. Voilà comment ce jour-là Lillith avait aussi appris que le Seigneur des Ténèbres, à une époque où il vivait sur la Terre, s’était battu avec le Seigneur des Lumières pour lui être supérieur.

Mais de ce combat vieux comme le monde, Lillith n’en avait cure et, bien que farouche, combative, un peu rebelle, et surtout ivre de liberté, elle n’avait qu’un seul désir : bien mener ses missions dès qu’elle en signait le contrat.

Satane et Lillith étaient indissociables. Leurs pouvoirs se conjuguaient. L’une pouvait franchir les océans, les montagnes, les déserts, toutes les frontières sans que la valeur du temps n’intervienne. L’autre pouvait sauter de siècle en siècle avec des visions si précises à l’esprit qu’elle pouvait tout comprendre.

Lillith avançait pesamment, aussi lourde qu’une pierre, terriblement inquiète de ne plus voir sa jument. Comme elle n’avait plus la force de lever les yeux, peut-être la suivait-elle dans un sillon solaire, du moins ce fut la vision qu’elle préféra imaginer pour ne pas perdre complètement courage. L’astre solaire était si aveuglant, si brûlant, si violent !

Leur navigation dans l’espace s’était pourtant agréablement passée. Comme à chaque fois qu’elle changeait de galaxie, Lillith avait dû se méfier de la disposition des étoiles, de l’ordonnancement des planètes, du passage fulgurant des comètes, des nappes opaques qui occultaient parfois le chemin spatial et même du fracas des météorites qui voltigeaient inconsidérément sans même savoir où elles chuteraient. Car tout changeait à vue d’œil et Lillith s’attachait scrupuleusement à tout observer pour que Satane ne fasse aucune erreur de parcours.

Mais rien n’avait perturbé leur voyage. Ce grand désert inconnu les avait accueillies plutôt bien. Puis subitement tout avait changé. Un vent furieux, indomptable, mortel, avait métamorphosé les lieux.

***

Ne pouvant plus avancer, Lillith faisait un effort pour se tenir debout. La tempête soufflait si fort que le sable du désert la frappait avec violence, sans plus s’arrêter. Elle chuta plusieurs fois, mais rien ne pouvait l’aider. Sa bouche était sèche, comme sa tête et tout son corps. Elle avait dépassé depuis longtemps le dernier point d’eau où elle aurait pu trouver un arbre pour s’agripper.

Sans Satane, elle se sentait perdue. Pas un seul de ses pouvoirs ne l’aiderait à se sortir de cet infernal piège qui l’engluait dans le sable jusqu’à ne plus pouvoir respirer.

— Sa… a… ta… a… ne ! cria-t-elle sans que le son de sa voix ne retentisse, car même le vent l’absorbait.

Elle tomba sans plus respirer, les yeux fermés, le nez dans le sable qui la recouvrit rapidement. Recroquevillée, la tête enfouie dans ses bras repliés, elle sentit le dernier souffle quitter son corps. Elle n’existait plus, du moins le crut-elle.

Lillith, à qui la vie n’avait jamais été prise, à qui le ciel et l’espace avaient tout donné, même les dons surnaturels qui lui permettaient, tour à tour, de deviner, de dominer, de trancher, d’offrir et même d’aimer et d’émouvoir, Lillith l’immortelle ne respirait plus qu’une infime partie de l’espace qui perçait sous le sable.

La tempête dura toute la nuit et les deux jours suivants. Rien du paysage n’avait survécu. Les dunes s’étaient déplacées, les arbres n’existaient plus. Les puits creusés dans le désert s’étaient rebouchés et ne laissaient aucune empreinte si bien que les caravaniers, s’ils n’avaient pas été pris dans la tourmente, se contentaient de vider leurs gourdes du moins si elles étaient encore pleines.

Quand le khamsin, ce vent du désert qui venait du fin fond de l’orient, s’arrêta, le sable la dégagea entièrement. Mais elle était inerte et son corps semblait être devenu un pauvre cadavre desséché que sa tunique écarlate enveloppait entièrement.

Le soleil ardent fit tomber ses rayons, un par un, en brûlant à vif tout ce qu’il frôlait. Les oasis qui se trouvaient à proximité et qu’elle n’avait pas trouvées réapparurent et rafraîchirent l’atmosphère, laissant à nouveau la verdure respirer. Le ciel s’épura et les faucons volèrent à ras le sol pour inspecter les proies qu’ils pouvaient dépecer : quelques renards des sables et quelques antilopes prises au piège de la tempête de sable et de pauvres oiseaux n’ayant pu s’échapper du tourbillon infernal.

— Je suis Bâ ! chuchota-t-on à son oreille.

Elle crut un instant que Satane était revenue et voulut relever les paupières, mais elle n’y parvint pas. Collées à ses pupilles, il lui fallut un long moment pour les en dégager. C’est alors qu’elle vit l’œil de l’oiseau. Il la fixait sans broncher.

— Je suis Bâ, jeta-t-il d’une voix plus forte.

— Bâ ! s’étonna Lillith avec une voix d’outre-tombe.

Les yeux enfin ouverts, elle distingua devant elle l’oiseau à tête humaine déployant ses grandes ailes chatoyantes de couleurs.

— Oui, je suis Bâ et toi ?

— Lillith ! Je suis Lillith. Et je ne cherche pas un oiseau, mais un cheval. Mon cheval.

— Je sais, il était enlisé beaucoup plus loin. Je l’ai aidé à se sortir de l’épaisse couche de sable qui l’étouffait.

— Ce n’est pas un cheval, c’est une jument.

— Alors, elle va revenir vers toi.

— Ses ailes devaient être bloquées pour qu’elle ne puisse pas s’échapper.

Ce fut au tour de l’oiseau de paraître étonné.

— Ah ! Elle a des ailes, je ne les ai pas vues. Les miennes ne me quittent jamais, même si je suis à terre.

Lillith fit un violent effort pour se souvenir de son arrivée sur la Terre. L’oiseau la fixait avec une telle intensité qu’un éclair la recomposa tout entière comme on relie les morceaux d’un puzzle pour en admirer l’ensemble.

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